LA VOIX D'ASLI ERDOGAN. 26 décembre. «Le destin joue à un jeu sinistre en nous assignant une place à table…

L’écrivaine turque Aslı Erdoğan a été arrêtée le 17 août 2016. Détenue à Barkirköy, la prison pour femmes d’Istanbul, elle a été condamnée le 10 novembre à une peine à perpétuité, incompressible. iXe s’associe aux appels demandant la libération de cette femme qui avant son incarcération a inlassablement soutenu toutes celles et ceux que la répression prive de leurs droits et de leur liberté.

Chaque jour jusqu’au 31 décembre, nous ajouterons à cette page une nouvelle citation de l'écrivaine condamnée au silence à vie par le pouvoir turc. Quatre de ses livres sont disponibles en français, tous publiés chez Actes Sud. Le mandarin miraculeux (2006), Les oiseaux de bois (2009), Le bâtiment de pierre (2013) sont traduits par Jean Lescat; La ville dont la cape est rouge (2003), par Esin Soysal-Dauvergne.

26 décembre. «Le destin joue à un jeu sinistre en nous assignant une place à table, un statut social, en nous plaçant d’un côté ou de l’autre des portes verrouillées, à l’ombre ou en pleine lumière. Car nous sommes tous semblables et tous des victimes.» Le bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 31.

25 décembre. «J’entends des cris qui ravivent mes plus anciennes, mes plus authentiques terreurs et je me rappelle qu’ils sont nés du désir de vivre. Mes plaies ne parlent guère mais elles ne mentent jamais.» — Le bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 106.

24 décembre. «Maintenant je vais pouvoir m’imaginer que je suis à Istanbul. Je voudrais oublier les larges rues bien propres de Genève dont presque tous les bâtiments historiques ont été transformés en banques, en commerces ou en hôtels, les ponts blancs, la modeste cathédrale […], la petite île où Rousseau se promenait parmi les cygnes. Cette ville internationale très riche, bien ordonnée, qui m’est tout à fait étrangère, s’apprête à fêter Noël, une fête qui ne me concerne pas.» — Les oiseaux de bois (Actes Sud, p. 44.

23 décembre. «La météo annonçait un temps clair et ensoleillé, une température de trente-sept degrés pour Rio. Par contre, à Istanbul il faisait deux degrés et il neigeait. “Si j’étais là-bas, j’aurais envie de boire un salep”, a-t-elle pensé.» — La ville dont la cape est rouge (Actes Sud), p. 33.

22 décembre. «Ce sont les cambrioleurs, les aveugles et les Noirs qui connaissent le mieux la nuit. Nous, qui sommes faits de la même substance qu'elle, nous nous perdons en elle, nous la connaissons et la maîtrisons de tout autre façon.» – Le mandarin miraculeux (Actes Sud), p. 25.

21 décembre. «Dans un désert d'un jaune aveuglant, je chemine seule parmi des rochers. Un soleil sans éclat semble suspendu dans le ciel, il ressemble à un masque et même à une pièce de monnaie en argent, il est inquiétant et ne semble répandre aucune clarté.» – Le mandarin miraculeux (Actes Sud), p. 86.

20 décembre. «On n'entend que le cliquetis sec et aride des armes, c'est toujours quelqu'un d'autre qui meurt, c'est toujours à d'autres que l'on donne le rôle du mourant.» – Le bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 49.

19 décembre. «Des nomades de la terre… Des vagabonds, des somnambules, des oiseaux migrateurs… Ceux qui marchent, seuls, sur un chemin sans fin… Ceux qui voyagent toujours avec des billets sans retour, qui disparaissent sans laisser de traces, qui passent des dizaines d'années avec une seule valise pleine d'affaires…» – La ville dont la cape est rouge (Actes Sud), p. 88-89.

18 décembre. «Comme si tout cela ne suffisait pas, deux couples à la table voisine s'embrassaient comme s'ils participaient au championnat du plus long baiser. Comme pour défier Özgür… Avec exagération, à la manière des bouffons qui montraient la vérité au roi dans sa forme la plus parfaite.» – La ville dont la cape est rouge (Actes Sud), zut! j'ai oublié de noter la page!!!

17 décembre. «Ils chantaient pour exister, avec passion, au nom de la vie, en exhibant le peu qu'ils possédaient encore… Leur enfance brilla un instant dans leurs yeux, avec un éclat qui gardait, en dépit de tout, sa force et sa pureté…» – Le bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 35.

16 décembre. «Cette fuite, comme toute véritable fuite, était une fuite hors de moi-même. Sans retour, comme tous les vrais voyages. J'étais maudit, j'étais sanctifié. J'étais un exilé.» – Les oiseaux de bois (Actes Sud), p. 66.

15 décembre. «Nous appelions des deux côtés du gouffre, nous restions silencieux tantôt parmi les victimes, tantôt parmi les bourreaux. De plus en plus humains, nous arpentions encore et encore le même vaste cercle. Quoi qu'il en soit ce qui nous attendait n'était ni le début, ni la consolation de repartir à zéro» – Le bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 89.

14 décembre. «Un enfant. Décision intempestive, lumière qui, sans retour possible, s'insinuait sous sa peau, dans sa matrice, espoir et regret, coïncidence. Une tache miraculeuse, en forme d'être humain aux mains déjà formées. Il dirait bientôt “Je suis vivant, je ne suis pas une momie… Je veux vraiment vivre.”» – Les oiseaux de bois (Actes Sud), p. 107.

13 décembre. «J'ai beau en être partie, la ville des mouettes et des bateaux du Bosphore continue bien évidemment, quelque part sur terre, de vivre, grandir et mourir. Telle une photographie que je porterais dans mon sac à main, l'Istanbul qui me suit partout reste immuable comme le sont les souvenirs d'enfance d'une femme au physique ingrat» – Le mandarin miraculeux (Actes Sud), p. 55.

12 décembre. «Est-ce qu'il se figure que je vais poser ma tête sur sa poitrine, lui raconter, les larmes aux yeux, mes souvenirs tragiques, offrir à ses mains pleines de tendresse les cicatrices de mes blessures! Est-ce qu'il s'est mis dans la tête qu'on peut filer le parfait amour avec une femme qui a subi des tortures et que l'amour a le pouvoir magique de guérir les plaies les plus profondes?» – Le mandarin miraculeux (Actes Sud), p. 74.

11 décembre. «Arrivé au cap, je m'arrêtai et me rassasiai de la beauté d'Istanbul, comme si c'était la dernière fois que je la voyais. Je me rendais compte que je porterais toujours avec moi, comme les vers d'un poème ou comme une mélodie familière, la silhouette estompée dans le soir d'hiver neigeux de la ville que je contemplais de Salacak.» – Les oiseaux de bois (Actes Sud), p. 48.

10 décembre. «Ils résistent à la moindre particule de vie qui leur reste, avec la passion la plus vieille, la plus désespérée, la plus irrésistible du corps, avec une volonté de fer, ils résistent, résistent, résistent…» – La ville dont la cape est rouge (Actes Sud), p.121.

9 décembre. «Les gangsters, ayant terminé leur sieste, faisaient leur travail avec des yeux somnolents, en grommelant et en distribuant les injures. Ils vidaient un chargeur, puis le silence, ensuite un autre chargeur. Des balles qui transformaient le visage serein de l'après-midi en visage vérolé… Özgur, souriant avec l'aura du bonheur fabriqué au-dessus de sa tête, pensa: “Ces mecs ne doivent pas supporter plus que moi l'ambiance familiale des journées de dimanche.”»  – La ville dont la cape est rouge (Actes Sud), p.108-109.

8 décembre. «Comment raconter la faim à un bourgeois bien éduqué blotti dans son fauteuil, qui exerce l'activité la plus sûre, celle de lire, et qui n'a jamais ressenti la crispation de la faim?» – La ville dont la cape est rouge (Actes Sud), p.36.

7 décembre. «Dans les romans d'amour et d'espionnage à tros tirage, les héros avaient toujours le regard dur et pénétrant, mais immanquablement les yeux gris. On pourrait également prouver par des statistiques que dans les romans policiers la plupart des meurtriers ont les yeux gris; le gris passe pour une couleur suspecte, mystérieuse, cérébrale et mortelle. Maintenant j'ai suffisamment grandi pour comprendre que si mon regard sur le monde est pour le moins différent de celui des autres ce n'est pas à cause de la couleur de mes yeux.» – Le mandarin miraculeux (Actes Sud), p. 11-12.

6 décembre. «L'approche des fulgurances de la mort donnait une âme à chaque objet et révélait l'essence des choses. Le monde avait enfin atteint sa véritable profondeur. En cet instant d'éternité, un être qui existait en moi, une âme qui vivait peut-être depuis des temps très anciens, depuis les débuts de l'humanité, connut la solution de l'énigme. Elle était morte» – Les oiseaux de bois (Actes Sud), p. 82.

5 décembre. «J'étais un cas désespéré. L'accusée s'est levée, le juge a écrit: “schizophrénie paranoïde”. J'ai aimé l'étiquette qu'ils mont collée, car l'être humain aime tout ce qui lui appartient. Et j'ai pensé que toutes ces choses – les guerres, les prisons, les femmes battues, etc., etc. – n'étaient qu'hallucinations. Donc, ce n'était pas le monde qui était en cause, mais mon imagination débridée» – Les oiseaux de bois (Actes Sud), p. 115-116.

4 décembre. «Tu voudrais gravir l'escalier du ciel, te changer en une clarté d'un or pâle, et faire pleuvoir tes rêves sur la nuit, sur les eaux ténébreuses, sur le long sommeil agité des hommes, sur les forêts incendiées.» – Le bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 40.

3 décembre. «“Le roi Œdipe avait un œil de trop.” Ainsi s'exprimait Hölderlin, alors qu'il était en traitement dans un asile d'aliénés. Ces derniers mois, cette question m'obsède: Œdipe avait-il un œil de trop avant ou après avoir un œil crevé?» – Le mandarin miraculeux (Actes Sud), p. 13.

2 décembre. «La société (c'est-à-dire vous, que vous le vouliez ou non), au nom de la diversité, ferme les yeux sur bien des choses! Elle tolère les Noirs (surtout s'ils dansent bien), les hippies, la bisexualité, nous… Mais l'homme ne doit pas se faire d'illusions sur sa prétendue liberté. Visible ou non, la police est partout.» – Les oiseaux de bois (Actes Sud), p. 120.

1er décembre. « Il [l'ange] était fait d'une autre substance que nous, de l'errance du clair de lune, de rêves, de la paire d'ailes argentées que dessine la Voie lactée, de vers non formulés, d'un paradis aux couleurs du cœur… Et des profondeurs bien réelles de l'enfer…» – Le Bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 46-47.

30 novembre. «Il faut apprendre à être positif. Si on ne peut changer le monde, il faut changer sa propre façon d'être. Il faut aimer l'être humain, mais pour l'instant ne t'occupe pas des hommes, gère bien ta propre vie, de toute façon ce sont toujours les autres qui meurent.» – Les oiseaux de bois (Actes Sud), p. 100.

29 novembre. «Finalement, il se trouva un esprit chevaleresque pour écrire un “Manifeste contre le bon sens”​. Il prouvait qu'il n'y avait pas un seul vrai fou dans toute la Turquie, que, dans ce pays, le problème des fous, c'est l'absence de folie. Il déclarait que “ce qui fait que les fous sont fous, c'est la folie”…» – Les oiseaux de bois (Actes Sud), p. 128.

28 novembre. «Je lui parlai des pluies d'étoiles dans le désert, des lumières de la ville qui nous masquent les corps célestes. Elle rejeta la tête en arrière avec cet air provocant de la jeunesse, leva son petit nez retroussé et dit avec un demi-sourire: “Il faut tuer la ville qui tue les étoiles…”»– Les oiseaux de bois (Actes Sud), p. 41.

27 novembre. «Remplissant et vidant verre après verre, en compagnie, des milliers de fois, j'ai été amoureuse, j'ai pris l'habitude de fumer, tenu et entendu des propos de rupture, discuté sur Fellini, le postmodernisme et Dostoïevski, dit des inepties, débité de fines plaisanteries; j'ai ri aux éclats, eu les larmes aux yeux, lu des lettres, déchiré mes poèmes, écrit des récits…» – Le mandarin miraculeux (Actes Sud), p. 62.

26 novembre. «Qu'y a-t-il de plus choquant qu'une femme borgne tenant des propos sur les cygnes, la beauté et même le bonheur? Et qui ose parler d'amour. Mais son tour est venu. Que les violons se mettent à jouer. Le soleil va sortir des nuages, les fleurs des vergers s'ouvriront, le monde va s'emplir de champs de roses, de visages épanouis et souriants…» – Le mandarin miraculeux (Actes Sud), p. 38.

25 novembre. «Fais attention Michelle. La vie ne ressemble pas aux contes, elle n'est pas comme eux, un peu amère et un peu triste, elle est comme la folie, comme les rêves, un fatras plein d'absurdités et de pièges…» – Le mandarin miraculeux (Actes Sud), p. 59.

24 novembre. «Un souvenir est un pont qui se tend vers le passé, un pont de bois fragile, prêt à s'écrouler. Le passé, l'autre rive du fleuve, est inacessible. “Aujourd'hui je ne penserai pas à la mort. Je vais penser à Istanbul, à la mer, à la vie…”» – Les oiseaux de bois (Actes Sud), p. 37.

23 novembre. «Sous un ciel d'hiver crispé, nous étions à nouveau dans la lumière terne du monde extérieur plus cruel que celui que nous gardions en mémoire. Mais nous étions libres comme les oiseaux, comme le vent, comme les morts…» – Le Bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 88.

22 novembre. «J'écris la vie pour ceux qui peuvent la cueillir dans un souffle, dans un soupir. Comme on cueille un fruit sur la branche, comme on arrache une racine. Il te reste le murmure que tu perçois en plaçant contre ton oreille un coquillage vide. La vie: mot qui s'insinue dans ta moelle et dans tes os, murmure évoquant la douleur, son qu'emplissent les océans…» – Le Bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 10.

21 novembre. «Alors que nos yeux ne pouvaient regarder ni en avant, ni en arrière, nous avons marché vers un monde qui n'avait plus rien de familier. Vers un soleil d'hiver qui brillait à l'horizon comme une hache, vers la frontière bien marquée de tous les nouveaux jours..» – Le Bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 88.

20 novembre. «Je chemine seule, au hasard des rues désertes, sur les trottoirs, dans le silence des ruelles pavées, je marche, je marche. Les rues marchent en moi. Un appel me fait sortir de moi-même et m'élancer au loin, je crie de joie, je chante, les bras ouverts, je tourne en rond sous la pluie. Les gouttes ruissellent de mes cheveux, de mes joues, de mes yeux, la boue coule à flots de mon coeur. Dans un éclat de rire, je fais mes adieux à toute chose…» – Le Bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 52.

19 novembre. «Après tout, la nuit finira. Une aube nouvelle éclairera le monde. La porte va s'ouvrir et la grande parade des cieux, des déserts célestes, va commencer...» Le Bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 42. 

18 novembre. «Si je pouvais, avec deux yeux, regarder le plafond bas du ciel qui protège le monde, si je pouvais entendre un battement d'ailes, si le vent pouvait souffler dans les coins sombres, si seulement pouvait apparaître parmi les pierres une feuille, un brin d'herbe, qui atteste l'éternité de la vie…» – Le Bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 60.

17 novembre. «Séparé de ses moi plus lointains, plus sourds, plus éperdus les uns que les autres, on reprend sans cesse le chemin de l'exil. On appelle des deux côtés du gouffre, on garde le silence tour à tour parmi les morts et parmi les vivants. Image déchirée en deux et recollée, couronné des étoiles de sa propre nuit, on cherche le chemin qui vous ramènera à vous-même» – Le Bâtiment de pierre (Actes Sud), p. 103.

16 novembre. Découverte de cet autoportrait, dont il existe aussi un enregistrement sonore: le texte a été lu en public par Suliane Brahim, de la Comédie Française à l’assemblée générale de l’ICORN (International Cities of Refugee Network), le 29 mars 2016.

Aslı Erdoğan
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