Patrick Kessel
Le 10 mars 2019 | 0 ↴

C. Chafiq : Les femmes iraniennes en première ligne contre l’islamisme politique

De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le soutien, au moins tacite, de certaines forces et personnalités de gauche au communautarisme et tout particulièrement à l’islamisme politique. Une entreprise de démolition des principes fondateurs d’une République laïque sociale est à l’œuvre qui conduit à la confusion intellectuelle et à des alliances politiques contre-nature. L’anti-racisme est retourné contre lui-même, le féminisme et la laïcité sont détournés. La soumission des individus à leur communauté d’origine s’est substituée à l’émancipation universelle des citoyens libres et égaux. Les thuriféraires de cette nouvelle idéologie sont partis en croisade et leur représentation dogmatique du monde gagne du terrain dans des universités, des médias, des partis. Ainsi peuvent périr les démocraties.

Chahla Chafiq, écrivaine et sociologue iranienne installée en France, dans son dernier livre, nous rappelle que tout a commencé dans son pays, en Iran, voilà quarante ans. Et que les femmes qui furent les premières ā s’opposer à la dictature des mollahs sont toujours en première ligne.

En 1979, la révolution populaire qui renverse le régime du Chah est accaparée par les islamistes. Une dictature obscurantiste s’installe dont l’onde de choc va parcourir le monde. Les femmes vont en être les premières victimes. Comment des forces de gauche ont-elles pu soutenir ce mouvement ? Telle est l’une des principales questions que pose Chahla Chafiq.

En 1974, jeune étudiante à Téhéran, elle prend part aux activités des groupes étudiants de gauche les plus actifs contre le régime totalitaire du Chah. Bien que sévèrement réprimés par la Savak, la police politique, ces mouvements très divers n’imaginent pas un instant que le renversement de la dictature va faire entrer l’Iran et l’ensemble du monde arabo-musulman dans l’histoire, mais en marche arrière.

Pour conservateur et totalitaire qu’ait été le régime de la dynastie Pahlavi, celui-ci avait entrepris dès 1936 une réforme ordonnant la fin du voilement obligatoire des femmes, le voile islamique étant considéré comme une mauvaise interprétation de l’islam. Dans les années 70, le régime, bien que dictatorial, entreprend quelques réformes progressistes : droit de vote accordé aux femmes (mais il n’y a pas d’élections libres), limitation de la polygamie et de la répudiation, droit à l’avortement. C’est la « Révolution blanche ».

Mais, dans le même temps, le roi imagine que le pouvoir religieux lui permettra de combattre le « danger rouge ». Aussi, la religion devient-elle quasiment la seule instance à bénéficier d’une très large tribune publique pour propager ses idées. L’islamisme se déploie tranquillement parmi l’intelligentsia au nom du rejet de l’Occident et de ses valeurs démocratiques, écrit l’auteure. Telle est la mission de plusieurs intellectuels. Elle cite l’écrivain Jalal-Al-e Ahmad, pourtant traducteur de Jean-Paul Sartre, qui invente le néologisme « occidentoxication » et lance un appel pour une alliance des intellectuels et du clergé pro-charia, au nom de « l’anticolonialisme ». Avec d’autres, il se lance dans une ardente défense des oulémas (autorités islamiques) qui vont se soulever derrière Khomeiny en marquant notamment leur opposition au droit de vote des femmes. L’auteure évoque également Ali Chariat, universitaire ayant étudié en France Marx, Heidegger, Sartre et Fanon, qui théorise ce rejet de l’humanisme émancipateur. « Au peuple constitué d’une assemblée d’individus libres et égaux qui, n’étant soumise à aucune transcendance sacrée, décide elle-même des lois régissant la vie en société, se substitue désormais une oumma, communauté des croyants, unifiée autour de la loi divine », écrit Chahla Chafiq. Ainsi s’élabore l’idéologie d’un islamisme qui se dit « émancipateur », « libérateur de l’exploitation », se pose en utopie sociale et politique, alternative à la démocratie comme au modèle soviétique. Dans la réalité, il va immédiatement mobiliser contre la liberté des femmes et l’égalité des sexes.

Au début, écrit l’auteure, « une majorité d’entre nous n’y percevait aucun danger » car l’essentiel était « l’union révolutionnaire du peuple contre le Chah et ses alliés impérialistes ! » Mais un mois après l’instauration du nouveau pouvoir, le 8 mars 1979, Khomeiny lance son appel pour imposer le port du voile aux femmes. Des milliers d’entre elles, dès le lendemain, sortent dans les rues de la capitale pour exprimer leur opposition au dictat de l’imam. Les médias contrôlés affirment que ce mouvement est « une initiative occidentale de perversion ». « Seules des non-musulmanes, des prostituée et des femmes manipulées y auraient participé ». Les hommes du Hezbollah les traitent de  » putes » et les menacent physiquement. Simone de Beauvoir s’engage dans le soutien au soulèvement des femmes iraniennes et préside le Comité international du droit des femmes que l’imam finira par recevoir très brièvement en exigeant que la délégation porte le voile. Mais le pire interviendra lorsque des organisations de gauche vont appeler les femmes contestataires à cesser leurs manifestations qui ne profiteraient « qu’aux ennemis de la Révolution ».

Une nouvelle fois, au coeur des mouvements sociaux, les femmes sont sacrifiées au nom de « l’efficacité politique ». Clara Zetkin puis Alexandra Kolontaï ne parvinrent pas à convaincre Lénine de la nécessaire libération sexuelle des femmes. Jeannnette Vermersch, épouse de Maurice Thorez, dirigeant du Parti Communiste Français, osa déclarer de la tribune de l’Assemblée Nationale, à propos de l’interruption volontaire de grossesse, « que les femmes de la classe ouvrière n’avaient pas à attraper les vices de la bourgeoisie » !

La laïcité est également la grande sacrifiée lorsqu’il s’agit d’alliances politiques au nom de la « cause ». Jean Birnbaum, dans Un silence religieux , a eu l’audace de rappeler comment, au moment de la guerre d’Algérie, une partie de la gauche française n’avait pas vu, ou pas voulu voir, la dimension islamique dans le discours identitaire du FLN. De la même façon, de nos jours, certains font semblant de ne pas voir le danger de l’islamisme radical et prônent même des alliances politiques. Ce courant, l’islamo-gauchisme, n’est pas tombé du ciel ! Il est né en 1979 avec l’enthousiasme de Michel Foucault et d’une partie de l’ultra-gauche pour la révolution khomeyniste. Et depuis, « les islamistes se servent de la gauche pour avancer leurs pions sous le masque d’une rhétorique progressiste. C’est toute l’histoire de l’alliance tragique de Tarik Ramadan avec la gauche européenne, » ainsi que l’a écrit récemment Pascal Bruckner (interview dans Le Figaro du 20 février 2019).

Retournons en Iran avec Chahla Chafiq dont la réflexion éclaire la nôtre. Dès l’instauration de la dictature des mollahs, des rangs islamistes qui se disent féministes montent des voix qui reprochent aux féministes françaises de dénoncer l’excision et autres mutilations sexuelles et la soumission dont sont victimes tant de femmes africaines et du Proche-Orient. Ce sont leurs héritières qui aujourd’hui, en France, dénoncent le féminisme universaliste, l’accusent de colonialisme et revendiquent le port du voile au nom d’un droit à la différence qui soumet l’individu aux règles de sa communauté ! L’assignation des femmes à l’identité du groupe prend le pas sur l’émancipation individuelle de toute femme et de tout homme. La liberté de conscience, les Lumiėres, voilà leurs ennemis !

Fin mars 1979, le nouveau pouvoir lance précipitamment un référendum instituant la République islamique. Sont imposés aux femmes : le port du voile, l’interdiction de la mixité, l’interdiction de chanter et de danser en public, de devenir juge. Le peuple est transformé en une oumma placée sous l’autorité du Guide Suprême.

Plus de quarante ans après l’instauration de la République islamique, une députée islamiste a exigé que le nom de Simone de Beauvoir, « propagandiste du féminisme occidental », soit retiré de l’une des rues de Téhéran. En fait, il n’existe aucune rue de ce nom dans la capitale iranienne. La députée a confondu avec Simon Bolivar ! Elle ne devait de toute façon pas savoir que le libérateur sud-américain était un libre-penseur républicain !

Au bout de quatre décennies de règne de l’islamisme politique, la contradiction flagrante entre les orientations du gouvernement islamique et les besoins de la population aboutit à un « état de mensonge généralisé ». La « tartufferie islamiste se révèle au grand jour », écrit notre auteure. « Malgré sa richesse, l’Iran voit s’accroître les inégalités, la pauvreté et la corruption. L’athéisme est banni et la laïcité privée de tout droit de cité. Les discriminations ethniques s’ajoutent à ces méfaits ».

« L’ordre islamiste a mis à mort la cité ». « Mais la liberté, la vraie vie s’expriment en sous-sol », explique Chahla Chafiq. Muselés, les jeunes veulent s’émanciper et donnent du fil à retordre au régime. Des femmes, ainsi qu’en témoignent tour à tour des mouvements tels « Libertés furtives », les « Mercredi blancs », les « Filles de la rue de la Révolution », font résonner « un hymne de liberté ». Elles osent défier la police intégriste des moeurs, descendre dans la rue pour s’opposer au port obligé du voile, étendard de leur soumission. « La liberté n’est ni occidentale, ni orientale, elle est universelle », clament ces femmes.

Chahla Chafiq nous livre un message d’espérance qui témoigne de la place déterminante des femmes en avant-garde du combat universel pour la liberté de conscience, la liberté d’être soi. Un message qui s’adresse aussi à ceux qui, à gauche notamment, instrumentalisés ou séduits par la tentation communautariste, font parfois sans le savoir le lit des obscurantismes de demain.

Patrick Kessel